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06 octobre 2015

La Fureur de vivre

françois cevert,alpine

Parcourant la toile, nous avons retrouvé ce texte de Jean-Jacques Ardouin, le meilleur ami de François Cevert, un texte publié jadis sur Mémoire des Stands.

A lire à 160 (ou bien 170) km/h, c'était ça les années soixante !


Parly II, banlieue Ouest de Paris, 31 décembre 1967. 19 heures, à 5 heures de l'an neuf.

Chez Hervé Boussac, un copain de François. Ce dernier partage un appartement avec lui depuis qu'il nous a « délaissés » Françoise et moi. C'est vrai que nous étions jeunes mariés… Il y a Hervé, François, son amie du moment, Françoise et moi (Nanou n'est pas là, elle doit être au ski avec son fils Frankie).

François, à Françoise et moi :

  - Que faites-vous pour le réveillon ?

Nous :

  - Rien de spécial.

François et Hervé :

  - Si on faisait ça ensemble ?

  - Avec plaisir !

François :

  - Si tu veux Jean-Jacques, on va faire les courses ensemble au centre commercial Parly II avec mon auto, je vais te faire « essayer » une 1300 S d'usine… Une vraie bombe !

  - Oh oui... Tu parles que je veux y aller, faire les courses du réveillon en berlinette d'usine. C'est le must d'Alpine.

Nous sortons de l'immeuble, il pleut, une espèce de bruine verglaçante. Je manque de me casser la gueule à pied, alors en Alpine pilotée par le fou furieux que je connais, vous imaginez mon mouvement de recul ! Enfin on a sa fierté, je biaise, des fois qu'il prendrait conscience de la réalité, pour une fois.

  - T'as vu le temps ? T'as des pneus clous, neige ?

  - Pourquoi faire ?  

Il est sincèrement surpris de ma question, le bougre. Bon... mais je ne suis pas rassuré du tout. Il y a une espèce de glace instable, mi-flotte, mi-glace. Dès que la bruine touche le sol, elle gèle. Je ne vais quand même pas le larguer. Faut voir, je n'en suis pas loin.

On se love dans la berlinette (spartiate la berlinette, une auto façon boîte à cirage, pédalier percé, etc.), juste deux places, le cul au ras du sol, le moteur central arrière, juste derrière les baquets, histoire de vous chauffer les reins et les oreilles. Elle est bleue... Alpine. Normal.
François fait monter la mécanique en température par quelques coups secs d'accélérateur. Il avait tendance à être respectueux du matériel. Le bruit caractéristique du moteur de la berlinette, genre abeille énervée, avec un échappement sympa qui démarre onctueusement pour vous vriller les tympans à l’approche de la zone rouge du compte-tours mécanique.

Il démarre plan plan, rien d'extravagant, ça me rassure, il semble devenu raisonnable. On sort de la résidence façon chauffeur de grande livrée, arrivons au carrefour (sans doute un rond-point aujourd'hui) juste à la sortie de l'autoroute de l'Ouest. Là, il y a une trois voies assez large qui descend vers le centre commercial de Parly II, à l'époque tout neuf. Il s'infiltre gentiment dans la circulation. Une voie descendante avec du monde, la voie montante itou, voie centrale déserte à cause du temps. Il y a quand même du trafic, on est à cinq heures de la nouvelle année.

D'autorité, il prend possession de la voie centrale et là, il fait donner la cavalerie : 1ère, 2e, 3e, le tout à la limite du surrégime, les vitesses passent à la volée, les voitures montantes arrivent de plus en plus vite. Les balais d'essuie-glaces font ce qu'ils peuvent et ils peuvent pas assez à mon goût. Au ras du sol, aveuglés par la lumière des phares montants à hauteur de mes yeux, lumière qui de plus se reflète sur la route mouillée, que j'imagine verglacée, nous déboulons en pleine circulation entre deux murs d'autos à 160 ou 170 km/h. En fait, je ne sais pas à combien, mais fort, trop fort. Je n'y vois rien, je ressens, j’entends, je subis (comme tout motard, j'ai toujours eu une sainte horreur de me faire conduire), le bruit est assourdissant. Il aurait dû nous mettre la Chevauchée des Walkyries pour faire bonne mesure. François était un inconditionnel de la trilogie.

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Je commence sérieusement à pétocher. C’est dantesque. Il veut visiblement m'impressionner et parvient à ses fins. J'ai la sensation qu'il est en transe. En fait non, il est juste bien. 4e, à mi-régime, ce qui devait arriver arrive, la berlinette qui a encore du couple perd un peu d'adhérence, décroche, survire à mort et durant des dizaines de mètres, plutôt des centaines de mètres, interminables, on va glisser en travers, à pratiquement 90°, en doublant les autos de la voie descendante sur la voie centrale ! C'est simple, la tête dans l'axe de l'auto, je voyais défiler les conducteurs des voitures doublées qui me regardaient avec un air complètement effaré.

   - François arrête de faire le con, tu vas nous tuer !

Ce sont mes mots, des mots qui résonnent encore aujourd'hui dans ma tête. J'ai vraiment la sensation qu'on ne va pas finir l'année.

  - Mais non...  me répond-il, en plus sur un ton réprobateur, comme vexé de mon manque de confiance. Imperturbable, hyper-concentré, comme s'il sentait chaque millimètre de gomme tenter de s'accrocher à l'asphalte, il contrebraque... Trois, quatre coups de volant, violents, parfaitement dosés et il remet l'auto en ligne. Mais ce n'est pas terminé. Il y a une suite... A peine en ligne, il remet le pied dedans, mais dedans dedans, sans l'ombre d'une hésitation, 2e, 3e, 4e, le moteur hurle, ça vibre, ça rage et rebelote, la glissade. Au final, par chance on ne touche rien, sauf que l'auto s'échoue sur le gazon d'un terre-plein, les quatre jantes explosées par le trottoir.

La suite... j'ai rien bouffé de la soirée et lui il rigolait de ma trouille, le salaud... S'il avait un défaut, c'était celui-là. Il riait volontiers des réactions de l'autre, surtout s'il avait provoqué une situation que lui dominait et l'autre moins, mieux encore, pas du tout. Ce devait être sa façon de montrer sa supériorité.

un texte de Jean-Jacques Ardouin

- Illustrations ©DR

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Voir également :

- Ma saison à émotion

- C'était il y a 39 ans, c'était hier.

Commentaires

..." la berlinette... Alpine...le moteur central arrière"...
Ca, c'est plutôt la Matra Djet. L'Alpine A 110 c'est (c'était, snif snif) moteur en porte-à-faux arrière.
Oui, je sais, je pinaille........

Écrit par : Raymond Jacques | 06 octobre 2015

Trêve de chicane... ries, Raymond, ce que je trouve symptomatique dans ce récit, c'est l'application que met François à démolir consciencieusement cette pauvre Berlinette.
Faut-il voir là un acte manqué ? N'oublions pas qu'il a bu le calice toute cette saison 1967 où il s'est un peu fait "rouler dans la farine" par la maison de Dieppe. Alors il a un peu le droit de se venger avant de décider opportunément de changer de crèmerie pour ne pas étouffer sa carrière.
Curieusement, c'est quand même lui qui donnera à Alpine - rebadgée Elf 2 à l'occasion - sa première victoire en Formule 2 comme quoi le talent, on l'a, ou on l'a pas.

Patrick, son rival du volant Shell, devra lui patienter quatre années supplémentaires pour accéder à la Formule 1. Et pour Mamouille, son loyal adversaire en 68, ce sera six ans !
Il semblerait bien que dans sa façon de gérer les pilotes, Renault F1 ait maintenu les vieilles traditions...

Écrit par : MSo | 06 octobre 2015

Vous n'êtes pas nombreux à avoir écrit ou relayé quelque chose sur FC aujourd'hui.
Merci.

Écrit par : ferdinand | 06 octobre 2015

Cher Ferdinand, vous avez raison : François Cevert fut un grand espoir français de la course automobile trop tôt disparu. Je réponds donc à votre commentaire avec un certain retard, voire même un retard certain. François Cevert, pour moi, c’est Montlhéry, le méchant «screamer» Tecno F3 1000 cc et le casque tricolore et immanquable.
Mon idole de petit garçon, c’était Jean Behra. Rien que son nom évoquait l’effet Doppler d’une voiture de course qui passe en trombe devant les spectateurs : Beeehhhhraaaaaaaaaaaa………. Behra devait être le premier Français champion du monde de formule 1. Cevert devait être le premier Français champion du monde de formule 1. Deux destins parallèles et tragiques, à quelque quatorze ans de distance….

Écrit par : Raymond Jacques | 19 janvier 2016

Un bel Hommage à François Cevert par son Ami Jean Jacques Ardouin. Les traits de caractère de François bien évoqués à travers une "séquence " de pilotage. Il me semble avoir déjà lu cette aventure sur un site qui connut un grand succès . ( ou confusion avec un autre article du même auteur ??!!). Merci pour cet Hommage nous faisant découvrir les facettes et facéties d'un inoubliable Prince de la F1 . Merci à Francis Rainaut pour ce site dont j'oublie souvent la teneur et la qualité des sujets le tout agrémenté par des textes et photos me rappelant un défunt site. Il n'y à point besoin de strass et paillettes pour faire partager une passion.

Écrit par : patricelafilé | 14 octobre 2015

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