19 mars 2026
« His small business three-time F1 World Champion »*

Ce modeste atelier est sis à Ockham dans le Surrey au sud de Londres. 126 m² destinés à abriter une écurie de course particulièrement en vue à la fin des années soixante et durant la décennie soixante-dix.
Difficile d’imaginer qu’un simple hangar, construit pendant la Seconde Guerre mondiale, est à l’origine de l’actuelle usine ultra-moderne de Mercedes-AMG Petronas. Ce bâtiment rudimentaire a pourtant vu naître l’une des écuries les plus mythiques de la Formule 1.
François Coeuret

Tyrrell’s shed
Au départ un hangar en bois est bâti au fond de la scierie familiale des Tyrrell pour héberger le Women's Army Corps durant la seconde guerre mondiale. Une fois la guerre passée, le bâtiment ne sert plus.
En 1958, Ken Tyrrell cesse son activité liée au bois. Il court sur circuit mais réalise vite qu’il est bien meilleur organisateur que pilote et crée sa propre équipe. Son quartier général est tout trouvé. L’Anglais s’établit dans le hangar pour créer son écurie de course. Il y installe ses voitures, son outillage et ses premiers mécaniciens. L’atelier devient le cœur battant de son équipe, d’abord dans des petites catégories, puis en Formule 3, où le jeune Écossais Jackie Stewart se révèle en 1964 dans le championnat britannique avec l’écurie Tyrrell.

Après avoir travaillé avec succès en F2 et F1 avec Matra puis sur la décevante March en 1970, Tyrrell décide de concevoir sa propre monoplace. La Tyrrell 001 fortement inspirée de la Matra MS80 est conçue dans ce bâtiment étroit et effectue ses débuts au Grand Prix du Canada. D’autres modèles verront le jour dans le secret de cette alcôve mécanique sud londonienne dont la célèbre P34 à six roues.

L’atelier Tyrrell
Malgré son exiguïté, Six mètres de large, vingt et un mètres de long, soit à peine 126 m², avec un sol en ciment et un toit assez sommaire le hangar bourdonne d’activité pendant près de vingt ans. Les mécaniciens y travaillent dans des conditions spartiates, entourés de souvenirs de victoires.
Sur place, l’espace est compté : souvent sept personnes y travaillent en même temps, en se marchant presque sur les pieds, dans un bâtiment peu isolé du froid comme de la chaleur. Les murs, eux, sont couverts de photos, d’autocollants, de bannières et de couronnes de lauriers offertes aux pilotes. Dans ce décor hétéroclite, quelques techniciens très qualifiés transforment des morceaux de métal en authentiques pièces de voitures de F1, capables de jouer le titre face aux ténors du plateau. Le succès ne se fait pas attendre, premier titre mondial en 71 après celui acquis avec Matra en 69. Troisième en 73, le duo Tyrrell-Stewart fonctionne du feu de dieu alors que le chef d’écurie a trouvé un successeur à l’Ecossais qui sent la retraite poindre. François Cevert, champion du monde en devenir, possède talent et charisme mais le destin en décida autrement. L’appui de Ford et la manne Elf furent les bienvenus pour l’écurie de l’ancien « marchand de bois ». Matra est passé à Shell en raison de son accord avec Chrysler début 71. Le pétrolier Elf qui base sa politique marketing sur son implication en compétition a conservé une écurie bleue en Formule 1. Ken Tyrrell devra en tenir compte pour ses choix de pilotes.

Les temps modernes
Au milieu des années 70, l’écurie Tyrrell est devenue trop importante pour rester comprimée dans ce cabanon étroit, une nouvelle usine plus vaste est construite juste à côté. Le hangar est cependant conservé pour stocker des pièces et fabriquer certains composants.
La structure, elle, finira par évoluer : Tyrrell petit à petit épuise ses cartouches et son énergie. Il tire sa révérence en 1997, vend son écurie qui deviendra British American Racing Honda puis Brawn Grand Prix et enfin Mercedes AMG Petronas F1. On passe alors à un complexe moderne édifié à Brackley d’environ 60 000 m² où travaillent des centaines de personnes sur des monoplaces ultra sophistiquées.

Un patrimoine à conserver
Quant au hangar primitif l’usure du temps, l’amiante et la vétusté menacent sa survie. En 2022, sa démolition est programmée. Il paraît impossible aux passionnés qui ont connu cette belle époque d’anéantir l’entité Tyrrell. Il faut matérialiser ces bons souvenirs afin de garder une trace de cette tranche d’histoire du sport automobile. Grâce à des supporters, la famille Tyrrell et d’anciens pilotes comme Martin Brundle le bâtiment est sauvé, déplacé et reconstruit à l’identique.
Le toit a été refait dépourvu d’amiante et les fenêtres changées.
C’est en quelque sorte un sanctuaire où les murs restituent l’ambiance artisanale qui y régnait, les conversations des mécaniciens, techniciens, pilotes sans compter les heures de réflexion de Derek Gardner à la table à dessin avec son patron… C’est un réflexe très britannique qui considère qu’on ne doit pas tourner la page sur le passé mais plutôt tourner une à une les pages de ce passé. Les français devraient s’en inspirer...

Ken Tyrrell était connu pour la frugalité de la gestion de son écurie. Son budget fut souvent inférieur voire très inférieur à celui de ses adversaires. Amicalement et non sans humour ses employés et pilotes se plaignaient de descendre dans les hôtels les plus « minables ». Il privilégiait la création de ses voitures et leur évolution. Il était respecté dans son milieu et très paternaliste avec les membres de son écurie. Il possédait le don de l’organisation et la faculté de mobiliser les hommes au sein d’une équipe de course. Au milieu des patrons d’écurie c’était un grand parmi les petits.
Depuis 2024, le « Tyrrell’s shed » est ouvert au public sur le circuit de Goodwood à une soixantaine de kilomètres au sud d’Ockham. Il demeure le témoin vivant de l’âge d’or artisanal de la Formule 1. Un contraste percutant avec la surpuissante structure du constructeur allemand Mercedes.
1972 Ken Tyrrell Racing Car, traduction:
Si vous souhaitez vendre quelques hectares de bois sur pied dans le Surrey alors Ken Tyrrell, 47 ans, est l’homme qu’il vous faut.
Par ailleurs, si vous cherchez une voiture capable de remporter le championnat du monde de Formule 1, Ken Tyrrell peut aussi probablement vous aider.
C’est en effet dans le cadre quelque peu incongru d’une scierie que Tyrrell a décidé que le seul moyen d’obtenir la voiture de course dont il rêvait était de la construire lui-même.
C’est ainsi que, dans ce hangar en bois est née la Tyrrell-Ford bleu foncé qui, lors de ses quatre premières saisons en Grand Prix, a offert à Jackie Stewart son deuxième titre de champion du monde des conducteurs et a permis à Tyrrell de remporter son premier titre de champion du monde des constructeurs. Un exploit remarquable pour le fils d’un garde-chasse(1) qui, à 14 ans, a quitté l’école du village d’East Horley, non loin de là, pour son premier emploi de livreur à vélo pour la pharmacie locale.
Pendant la guerre, il a été mécanicien de bord pour la RAF, pilotant des bombardiers Lancaster et Halifax au-dessus de l’Allemagne. Il a quitté la RAF en 1946 et a appris à conduire. En 1952, alors qu’il avait 28 ans, il a réussi à se glisser dans une minuscule Cooper 500 pour sa première apparition en tant que pilote de course, mais il n’a jamais fait mieux qu’une cinquième ou sixième place. Il a donc confié la voiture à un autre pilote et commencé sa carrière comme directeur d’écurie.
- British Pathé: L’année dernière, vous avez construit votre propre voiture et vous avez remporté le championnat du monde avec Jackie, et votre premier championnat des constructeurs. Mais comment une structure relativement modeste comme la votre peut-elle battre des grands noms comme BRM, Ferrari et Lotus ?
- Ken Tyrrell : Je pense que nous avons un avantage sur eux, car étant une petite structure, nous ne sommes pas mêlés aux jeux politiques dans lesquels les grandes entreprises se trouvent impliquées. Notre objectif est de gagner des courses acharnées et nous pouvons nous concentrer pleinement à faire cela.
- BP : Vous avez récemment mis en vente l’une de vos Tyrrell-Ford pour 15 500 £. C’est une somme importante, même pour une voiture avec peu de kilomètres au compteur et un seul propriétaire. Combien vous a coûté le championnat du monde ?
- KT : La première voiture que nous avons construite nous a coûté 30 000 £. Nous la vendons donc à la moitié de son prix d’achat. Une affaire ! Oui, mais constituer l’équipe en début de saison, puis recruter nos pilotes, ça coûte plus de 200 000 £.
- BP : La plupart des pilotes ont le trac au départ d’une course. Vous êtes toujours là pour regarder Jackie Stewart et François Cevert.
- KT : Enfin non, assister aux courses, c’est quelque chose que je n’aime pas trop. J’essaie de m’en éloigner. Quand les voitures arrivent sur la grille de départ, je vérifie qu’elles sont en bon état et je retourne aux stands, parce que ce n’est pas quelque chose que j’aime vraiment regarder.
- BP : Auriez-vous pu gagner le Championnat du monde des constructeurs sans Jackie Stewart ?
- KT : Non, on n’aurait pas pu gagner le Championnat du monde sans Jackie. Jackie est le meilleur pilote de la Formule 1 aujourd’hui.
- BP : Vous sentez-vous personnellement responsable quand il arrive quelque chose à la voiture de Jackie ?
- KT : Oui, c’est probablement le pire moment pour nous tous, quand une voiture ne rentre pas aux stands à temps. On sait alors qu’il est tard et qu’il a pu se passer quelque chose. C’est le pire moment pour n’importe lequel d’entre nous.
- BP : Vous arrive-t-il de penser que vous n’auriez pas dû vous lancer dans ce métier ?
- KT : Très souvent.
C’est typiquement le genre de chose qu’un homme totalement dévoué à la course automobile fait souvent : il vit à cinq minutes de son bureau. Lui et sa femme Nora possèdent une maison magnifiquement modernisée, qui était autrefois, comme son nom l’indique, une maison de chauffeur. En dehors du monde de la course automobile, il n’a qu’un petit cercle d’amis proches, et seulement trois passe-temps favoris, le tir à la carabine, la lecture des derniers romans de guerre et le fait de menacer d’assourdir tous les oiseaux à des kilomètres à la ronde avec son impressionnant équipement stéréo.
- BP : Nora, votre fils aîné, Kenneth, est pilote de ligne et Bobby, votre benjamin, vient de terminer l’Université. Que ressentiriez-vous s’il voulait devenir pilote de course ?
- Nora Tyrrell : Eh bien, je dois admettre que je n’aimerais pas ça et je ne l’encouragerais certainement pas à faire quoi que ce soit à ce sujet.
- BP : A-t-il déjà pensé à devenir pilote de course ?
- NT : Eh bien, il y a pensé il y a quelques années mais il a dû aller à l’Université et étudier et pendant cette période et comme il n’avait pas d’argent il a perdu l’envie de le faire.
- BP : Voici quelques-uns des trophées que vous avez remporté jusqu’à présent. Ken, chaque année les voitures sont de plus en plus rapides. Cela signifie-t-il qu’elles deviennent de plus en plus dangereuses ?
- KT : Non, je pense que c’est l’inverse qui se produit maintenant, hum, avec le développement des pneus tel qu’il se déroule et, euh, avec l’organisme de contrôle du sport automobile qui insiste sur, hum, de meilleures mesures de sécurité pour les pilotes, euh, et les pilotes eux-mêmes portent des combinaisons et des sous-vêtements ignifugés qui leur offrent une bonne protection. Je pense qu’en fait, euh, la sécurité ne consiste pas seulement à suivre le rythme de la voiture.
- BP : Vous avez déjà signé Jackie Stewart et François Cevert pour l’année prochaine. Oui, pensez-vous être Champion du monde l’année prochaine ?
- KT : Eh bien, on l’espère.
(1) Robert Kenneth Tyrrell (1924-2001), surnommé "Uncle Ken", fils de Leonard Tyrrell et de Selina, sa femme.

Kenneth Tyrrell, Francis Rainaut. 6th Oct. 2013
- Illustrations ©DR
08:25 Publié dans f.cevert, j.stewart, j.surtees | Tags : ken tyrrell | Lien permanent | Commentaires (0) |
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