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21 juillet 2020

Len Bailey : Style is not enough

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A la lecture d’un bel article sur un site ami, j’ai été intrigué par deux caractéristiques singulières attachées aux créations de Léonard « Len » Bailey, ingénieur anglais ayant longtemps œuvré chez Ford.

Tout d’abord, l’élégance incontestable qui caractérise la presque totalité des voitures qu’il a dessinées.

Ensuite, et en définitive, le peu de réussite qu’elles ont connues sur les circuits, ceci pour des raisons diverses que nous tenterons ici de comprendre.

Francis Rainaut


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Le Mans 1967. ©R.W. Schlegelmilch

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Ford GT40, Mirage M1

Tout allait commencer par un mystère… Pas exactement un mystère, plutôt un mirage, et même une Mirage, la M1. Une sorte de GT40 sublimée. Mais qui avait bien pu imaginer une telle radicalisation de la Ford ?

Len Bailey, puisque c'est de l'ingénieur anglais dont il s'agit, avait déjà travaillé pour Ford aux Etats-Unis, notamment sur le programme Mustang I mais aussi sur celui des premières GT40.

Mais revenons au printemps 1967. John Wyer a racheté une étude d'évolution de la GT40 signée Bailey et avec l'aide de la Gulf Oil Company sort cette Mirage M1. Laquelle n’allait courir qu’une seule saison, du moins sous cet aspect, avec quelques victoires à la clef, entre autres aux 1000 km de Spa et aux 1000 km de Paris. L'année suivante, pour des histoires de règlement, elle allait être déguisée en « authentique » Ford GT40. L'histoire débute plutôt bien.


 

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Mario Andretti, Honker II. Bridgehampton 1967

 

Honker II Canam

La même année, Len Bailey travaille sur une autre production d’origine Ford, la Honker II Canam. Mario Andretti qualifiera plus tard la voiture mauve de « pire auto qu’il ait jamais conduite ». Il est vrai que cette Honker engagée par Holman et Moody ne brille ni par sa tenue de route, ni par ses performances. Il ne lui reste que son style de limande assez prononcé, qui ne plait pas forcément à tout le monde. Au final, ça n’était donc pas ce que l'on peut appeler une réussite.

 

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Ford F3L P68 et P69

Arrive 1968. Les Sports-prototypes sont limitées à 3L, les Sports à 5 litres. L’écurie Alan Mann Racing, qui engage traditionnellement des Ford, demande à Len Bailey de lui dessiner un prototype qui sera motorisé par un Ford Cosworth 3L. Et l’ingénieur britannique, qui ne s’appelle pas Léonard pour rien, de produire son chef d’œuvre, du moins sur le plan esthétique.

La Ford P68 rappelle inévitablement la Honker. Elle semble cependant offrir un meilleur potentiel, mais reste plutôt imprévisible, au point qu'un John Surtees et même un Jack Brabham refusent de la conduire. Son baptême de feu a lieu à Brands Hatch, où McLaren et Hulme la hissent en seconde place sur la grille. Mais en course, une transmission défaillante aura raison de la belle rouge & or.

Changement de pilotes pour le Nürburgring. Frank Gardner et Dick Attwood qualifient leur P68 en 5e position. Mais l’espoir Chris Irwin, au volant de l’autre Ford P68, subira un très violent crash à Flugplatz aux essais. Victime d’une commotion cérébrale, il ne s’en remettra jamais tout-à-fait. Sa carrière de pilote, brillante jusqu’à ce jour, s’arrêtera net. Il avait pour équipier Pedro Rodriguez, autre future victime d’un circuit allemand. Les pontes de la Fo.Mo.Co parlèrent bien d'un lièvre ayant traversé la piste, mais cette fable reste difficile à avaler. La P68 était notoirement instable, c'est une certitude.

 

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La P68 courra encore en 1969, ainsi que sa descendante la P69, sans beaucoup de succès, ni pour l’une, ni pour l’autre. On retiendra surtout la ligne époustouflante de la première.

 

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Open Sports Ford

Qu’importe le flacon… la Honker II fut un bide, Alan Mann et son acolyte Bailey vont remettre ça en 1969 avec l’Open Sports Ford Canam. Une fois encore, cette Groupe 7 porte la patte de l'ingénieur britannique, elle est donc « forcément » élégante. Elle utilise en outre beaucoup d’éléments provenant de la P68, notamment la suspension. Sur piste elle se comporte beaucoup mieux que la Honker, et accroche au moins un podium au Texas International Speedway aux mains de Jack Brabham, l’année où les McLaren boys vont truster les victoires, toutes les victoires.

 

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Lonestar « Cobra III », Ford GT70

Ouvrons une parenthèse pour signaler le travail effectué par Len Bailey en 69 sur ce qui allait rester un prototype mort-né, celui de la Cobra III, une sorte de GT40 civilisée. Impossible de ne pas y reconnaître ce style tout en rondeurs, inimitable...

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Autre dessin signé Bailey, celui de la Ford GT70. Conscient des limites de son Escort en rallye, Ford commande à « Léonard » une étude de voiture à moteur central arrière visant à contrer les Alpine, Porsche et autres Lancia sur le terrain des rallyes. Mal motorisée, la Ford GT70 ne concrétisera jamais les espoirs placés en elle. Reste un dessin et une architecture qui, aujourd’hui encore, sont très loin d’être dépassés. Un beau gâchis en définitive !

 

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Mildren-Alfa Romeo 2,5L

Venons-en au monoplaces.

Alec Mildren, patron du « Alec Mildren Racing », est aussi concessionnaire Alfa Romeo à Sidney. Il est donc tout naturel qu’il cherche à équiper ses monoplaces du V8 transalpin.

Pour la série Tasman 1969, Mildren fait appel à Alan Mann pour qu’il lui fournisse un châssis original, après avoir utilisé une Brabham BT23. C’est donc tout naturellement Len Bailey qui est en charge du projet et dessine une monoplace originale et – ça en deviendrait presque un pléonasme -, plutôt élégante.

La monoplace australienne fera plutôt bonne figure lors des séries 1969 et 1970 aux mains - rugueuses - de pilotes tels que Frank Gardner ou Kevin Bartlett. Et « bien entendu » elle a du style.

 

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Politoys FX3, Iso-Rivolta FX3B

Qui se souvient des débuts de Frank Williams en tant que constructeur ? Ne nous méprenons pas, elles ne s'appellent pas encore Williams, Frank a trop besoin de sous,... mais ce sont bien des Williams.

Le dessin est presque... conventionnel. Un petit peu de Tyrrell, un zeste de BRM, plus un cockpit de March 711 ça nous fait une Williams, pardon une Politoys. Pescarolo qui a la lourde tâche de la faire débuter à Brands Hatch en 1972 n'en garde probablement pas un excellent souvenir, la nouveauté étant victime d'une rupture de suspension au 7e tour après des ennuis de moteur aux essais.

Chris Amon lui-même la conduira un peu plus tard au John Player Challenge Trophy(1), sans beaucoup plus de succès. Elle évoluera – au gré des sponsors – en Iso FX3B l’année suivante avec une géométrie de suspension revue mais guère plus de réussite, d’ores et déjà condamnée par la nouvelle réglementation. Frank le « dealer » n’a probablement pas encore les moyens de ses ambitions.

(1) Épreuve hors-championnat remportée par Jean-Pierre Beltoise sur BRM P180

 

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Magnum 813 F3

On clôturera le chapitre monoplaces en évoquant une F3 qui avait été dessinée au départ comme F1 pour l'écurie Theodore. Nous sommes alors en 1981. A défaut de briller sur la piste, la Magnum F3 a pour elle un dessin résolument moderne et un museau très fin autorisant une surface maximale pour les ailerons avant. Elle n'a cependant pas laissé une trace indélébile dans l'histoire de la formule 3.

 

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Mirage M6-V8, Mirage M6-V12

Revenons à nos Mirage. Après les Mirage M2 et M3 plutôt disgraciées dont le dessin est dû à un autre Len,Terry ceui-là, Wyer fait à nouveau appel à Bailey en 1972 pour un nouveau prototype 3 litre, la Mirage M6. La M6 est mue à l’origine par le sempiternel Ford-Cosworth V8, mais la firme américaine possède une 2e corde à son arc. Pensant l’ère des V8 toucher à sa fin, elle rachète à Weslake le dessin de son V12, et croit très fort en son avenir. Pour les 24 heures du Mans, l’épreuve phare de la saison, la M6-V8 ouverte se mue en M6-V12 fermée, et nous allons voir ce que nous allons voir…

En fait, pschitt, puis rien du tout. Outre sa mauvaise volonté tenace à vouloir démarrer, le beau proto tourne désespérément à 16 secondes des temps de la « vieille » M6-V8 ! On lui accordera cependant un 1er prix au concours d’élégance, lui qui n'est pas sans évoquer son aïeule la Ford P68...

 

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Et l'autre M6, la M6-V8 me direz-vous ? Spa-Francorchamps porte chance aux Mirage, la M6 y triomphe aux 1000 km en 1973. C'est une voiture bien née, qui aura une nombreuse descendance, à commencer par les Gulf GR7 et GR8.

Viendront ensuite les Mirage M8, M9 et M10, la seconde étant motorisée par le V6 Renault 1,6 litre turbo-compressé.

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Ford C100

On avait commencé avec Ford, on continue avec Ford. Et la Ford Motor Company continue bien sûr à faire confiance à ce « vieux » Leonard pour lui dessiner une belle auto, la Ford C100.

1981. La C100 va vite, très vite. Manfred Winkelhock et Klaus Ludwig la placent en pole dès sa 1e course à Brands Hatch. En course, des problèmes de boîte l'empêcheront de conclure. Ça ne vous rappelle rien ? Souvenez-vous de l'épopée de la Ford P68, le jour de la disparition du grand Jimmy.

Mais l'histoire d'amour entre Ford et Len Bailey est bel et bien finie. Il est proprement viré pour être remplacé par Tony Southgate qui n'est pas avare de critiques au sujet de la Ford C100.

 

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Emka C83/1, Wish you were here...

Il était une fois un groupe anglais de « progressive rock », tendance psychédélique, appelé Pink Floyd. Plusieurs membres du groupe, dont le manager Steve O'Rourke, sont mordus de sport automobile. Steve O'Rourke pilotera souvent en course, notamment aux 24H du Mans, de même que le batteur Nick Mason.

Il fonde alors son écurie EMKA, du nom de ses filles Emma et Katheryne. Pour 1983, il demande alors à l'ami Léonard de lui dessiner un Proto, lequel sera propulsé par un 5,3 litres Aston Martin.

Et alors Bailey fait du Bailey, à savoir un joli proto  qui ne marche pas trop mal. Le Mans calmera les ardeurs, la belle anglaise se qualifie en 25e position pour finir à la 17e place. Mais l'important n'est-il pas de participer ?

 

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Emka 84/1, la fin de l'histoire

Pour 1985, place à l'Emka 84/1, à effet de sol. Ce Proto n'aura pas laissé une trace indélébile dans l'histoire de la course automobile, mais il nous permet de terminer sur une note sympathique, tout comme l'était cette écurie EMKA.

 

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N. Mason, R. Wright, S. O'Rourke, D. Gilmour, R. Waters

 

Léonard « Len » Bailey s'est éteint en 1997. Il nous a laissé de forts beaux dessins, tout comme le grand Leonard de Vinci. Il ne m'est pas possible de ne pas sentir une émotion particulière lorsque je vois ses créations, notamment la Ford P68, exposée à un récent Rétromobile, elle qui pourrait conquérir au titre de plus beau Proto en concurrence avec la Ferrari P4 ou autre Ford GT40. 

Mais probablement pas la Toyota TS050 Hybrid...

Steve O'Rourke, quant à lui, est parti en 2003.

 

- Illustrations ©D.R. 

Commentaires

Cet article exhaustif m'en a appris côté CanAm-Bailey ,Emka et figures de style signées Len... Concernant la Politoys F1 ce fut un désastre malgré tous les espoirs de Williams...Pesca a subi 5 sorties sur problème technique à Monaco en France en Angleterre, Allemagne et Autriche...Un cauchemar pour le courageux "Riton". Côté style Bailey était un artiste.

Écrit par : F.Coeuret | 22 juillet 2020

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Précision : en 72 Monaco et France, la Politoys n'était pas en cause mais la March 721 Puisque comme le note Francis la première a débuté en Angleterre.

Écrit par : F.Coeuret | 22 juillet 2020

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Ce Léonard-là avait "une patte", c'est-à-dire une manière particulière de dessiner des voitures, tellement personnelle qu'elle était une signature reconnaissable, comme on peut reconnaitre un Picasso ou un Buffet sans erreur possible. Des Mirage aux Ford P6"8/9" en passant par les "tiroirs des oubliées", je retrouve sur chaque modèle la même harmonie, au moins en ce qui concerne les barquettes et les voitures fermées. Les monoplaces ne sont pas aussi typées à mon humble avis. Merci Francis pour cette évocation d'un temps où les caisses de course n'étaient pas des panneaux publicitaires dessinés par des algorithmes.

Écrit par : Raymond Jacques | 23 juillet 2020

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Merci pour cette évocation de l’œuvre appréciable de cet autre Leonard.
Concernant la généalogie des Mirage, il est un peu abusif de parler de GR8 et de M8, puisqu'il s'agit de la même auto, qui change d'appellation : GR8 en 75, M8 en 76 et 77 (cette dernière année avec le moteur Renault turbo déjà, avant la M9 de 78). Ce sont d'ailleurs les deux mêmes châssis qui disputeront chacun 5 fois les 24 Heures de 75 à 79 avec les M10 ! On savait faire du neuf avec du vieux à l'époque.
Et entièrement d'accord : la P68 peut parfaitement concourir (et non conquérir) au titre de plus beau proto de l'histoire, au même niveau que la P4 (mais qui, elle, a un palmarès).

Écrit par : Olivier Favre | 29 juillet 2020

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Excellent article.
En plus des pilotes cités, la Ford P68 a bien failli voir Jim Clark s'asseoir derrière son volant...

Écrit par : Marc Ostermann | 29 juillet 2020

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