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31 janvier 2015

Robert Manzon, Prince du tumulte (1re partie)

 « Il y a beaucoup de livres consacrés à la technique automobile dans ma bibliothèque. Il y a un livre qui m'a donné le goût du sport automobile c'est "Les Princes du tumulte" de Pierre Fisson quand je commençais à rêver être pilote automobile un jour. » (*)

J'ai voulu rendre hommage à Robert Manzon, disparu le 19 janvier, en publiant un extrait du livre de Pierre Fisson, ouvrage disponible aux "Editions du Palmier". Le livre est à déguster dans son intégralité, tel un vieux cognac du siècle dernier.

(*) Jean-Pierre Beltoise : ma passion pour "Les Princes du tumulte", france info février 2014.

Juste après le départ du Grand Prix de Monaco 1950 ©DR

robert manzon,gordini

 Texte de Pierre Fisson, mise en page Francis Rainaut

 

robert manzon,gordini    « A partir de 13 heures, la foule, comme les eaux de la pluie matinale, coula, du haut de la ville, vers le port. Déjà, depuis midi, toutes les collines d'où l'on pouvait apercevoir le circuit se garnirent de curieux. A 13 h.30, les haut-parleurs aboyèrent des conseils pour le parquage des voitures et des ordres pour les commissaires de la course. La foule accélérait son pas, à mesure que tournaient les minutes. Les tribunes bondées bruissaient comme un panier de crabes déposé au bord de la mer. Par instants, dans le ciel très bleu, un nuage isolé masquait le soleil. La foule s'arrêtait de gesticuler et de discuter, pour regarder en l'air. Mais déjà le soleil apparaissait plus chaud, jetant de courtes ombres, aux contours précis. Puis, brusquement, par-dessus les têtes, rugit le premier moteur. La foule se tut, laissant le bruit la pénétrer. Tous, ceux des tribunes, ceux qui s'éparpillaient le long des virages, ceux qui s'agrippaient à la corniche, ils se laissaient envahir, les épaules voûtées, par le tonnerre naissant. Et ceux qui n'avaient pas encore de billets se mirent à courir, rouges d'effort et d'inquiétude.
 
    Toutes les voitures sortirent des garages et, pilotées par les mécaniciens, semèrent à travers la ville l'odeur des huiles bouillantes. L'éclat de leurs carapaces allumait au fond des yeux des gerbes de couleurs. En même temps que les voitures, les camions avaient démarré et, derrière eux, roulaient les pilotes, dans leurs voitures privées. Le long des rues, les gens qui n'allaient pas à la course s'arrêtaient et regardaient fixement la bruyante caravane, un peu comme on regarde des parents qui vont partir pour un lointain voyage. Jean-Pierre, Trintignant et Manzon descendirent dans la voiture de Gordini. Celui-ci parla tout le temps d'unerobert manzon,gordini nouvelle suspension arrière qu'il avait à l'étude, tandis que les trois autres regardaient distraitement par les portières. Manzon et Trintignant avaient revêtu les combinaisons bleues portant l'écusson de la marque. Jean-Pierre portait le pantalon et la chemise qu'on lui avait repassés à l'hôtel. Lorsque Gordini serrait de trop près la voiture qui les précédait, tous les trois, ils crispaient le pied droit sur un frein imaginaire, puis se regardaient en silence. A la fin, Manzon, avec son fort accent de Marseille, demanda:
 
    - Tu veux qu'on la fasse, la course, ou non ?... La réponse fut noyée dans le vacarme de la voiture de Fangio. Celui-ci reconnut Gordini, ralentit et, ils roulèrent côte à côte, jusqu'au circuit.

robert 
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Gordini et ses mécanos, Boulevard Victor, Paris XVe ©DR

    - T'as vu l'monde ?... Robert n'arrêtait pas de lancer cette phrase, tout en rangeant ses trousses d'outils. Les autres s'affairaient autour du camion et Lesurque courait d'un point à l'autre pour vérifier si rien n'avait été oublié. Dans les stands de ravitaillement et le long de la piste, il y avait deux fois plus de monde que la veille. Une fois déchargés, un à un, les camions quittèrent le circuit. A présent, les vingt-deux voitures et les vingt-deux pilotes étaient au fond du cirque et sur eux, on murait les dernières portes. En face des stands, les tribunes étaient pleines. Un instant, la foule s'était calmée et avait regardé en silence les mécaniciens qui tournaient autour des voitures ouvertes. De temps en temps, quelqu'un repérait un des coureurs et la foule répétait le nom qui rebondissait sur les gradins, passant d'une tribune à l'autre. L'homme de Dunlop vint vérifier toutes les roues et, avec une bouteille d'air comprimé monta la pression au maximum. Les trois hommes des pneus Pirelli, après avoir vérifié les voitures italiennes, surveillaient de loin l'équipe anglaise qui dressait une pile de pneus de secours.

robert 
manzon,gordini

Robert Manzon, André Simon, Maurice Trintignant, Jean Behra ©DR

    - Vous êtes prêts ? cria Lesurque. Il reste dix minutes avant l'ouverture. Gordini disparut puis revint avec le commissaire italien. Ils parlaient très fort en palpant le compresseur de Trintignant. Deux marques de bougies offrirent des contrats pour la course. Lesurque les envoya à Gordini qui, en italien, les renvoya à Lesurque.
 
    - Tiens, Mimile, tu veux des bougies pour le Lancia ? hurla Robert. Tous, ils se mirent à rire.

 

   - Cinq... dit Lesurque.

    Gregor, encore une fois, vérifiait tous les blocages de la voiture de Jean-Pierre. Un groupe de photographes et de journalistes envahit le stand, entraînant de nouveaux curieux. Il y eut une foule qui piétina et dérangea tous les outils. Deux journalistes s'étaient emparés de Jean-Pierre. Lorsqu'ils le laissèrent, les abords du stand étaient dégagés. Gordini repoussait tout le monde vers les Argentins. Devant lui, Jean-Pierre vit la tribune principale. Le soleil tombait de côté sur les têtes et les gens portaient des casquettes de papier aux longues visières. Ceux qui arrivaient devaient faire lever des rangs entiers de spectateurs pour rejoindre leurs places. A mesure qu'ils se levaient, Jean-Pierre les voyait, un à un, séparés de la masse. Puis, ils n'étaient plus qu'un bloc multicolore qui se mouvait au soleil.
 
    Depuis quelques minutes, Gordini et Lesurque évitaient de regarder en face les pilotes. De leur côté, ceux-ci s'enfonçaient dans une étrange solitude. C'était l'instant désœuvré avant l'action. Il n'y avait absolument rien à faire, qu'à laisser tomber les bras et à attendre. Attendre, en souriant bêtement, que les gens se taisent, passent et vous laissent. Tout devint irréel, la dernière phase de l'entraînement s'accoupla à la première phase de la course. C'est l'instant où la moindre erreur dans la préparation de la course est toujours fatale à celle-ci. Ce sont les minutes pendant lesquelles on se souvient soudain du joint oublié, à la sortie du réservoir d'huile. Et, bien sûr, on peut faire, sans lui, des millions de kilomètres, mais il suffît d'une fois, et... Ce sont les minutes pendant lesquelles on ne sait plus conduire et personne ne peut vous aider. Il n'y a plus qu'une issue: la course. Ce ne sont ni les pilotes, ni les voitures qui vont la faire. C'est le public qui crie dans les tribunes. Les milliers d'yeux qui, demain, verront encore. La course, c'est vingt-deux hommes qu'on accule, à coups de pierres, avec des grimaces, au fond d'un tunnel sans couleur. Tout le monde les regarde. Encore quelques secondes avant la mise en place. Les ponts sont coupés, les femmes ne sont plus agaçantes. Elles aussi font partie de la grande barrière. »

robert 
manzon,gordini

Amédée Gordini et Robert Manzon ©DR

 A suivre...

01 août 2014

"Jeannot" Behra

Jean, comme beaucoup de pilotes, débute sur des motos en 1938 et il sera champion de France de 1947 à 1950. Notre homme aime la moto mais décide que la course, la vraie cela se dispute en voiture, il est bercé par les noms de Fangio, Ascari et les envie...

Signé Alain Hawotte

- Voir aussi: A quelques mètres près

jean behra,avus

C’est ainsi qu’un beau jour de 1949 il débute sur une Talbot-Lago au grand prix du Salon (1) en F1 à Montlhéry. Plus de 400 km de course pour un résultat honorable une place de 6e à huit tours du vainqueur Raymond SOMMER.
Mais le déclic se fera en rallye, eh oui, l’éclectisme de Jean fait déjà merveille, en 1950 au « Monte » il termine parmi les cinq non pénalisés et premier des Simca dont le superviseur est Amédée GORDINI, tout se met en place, doucement, et il débute pour GORDINI en sport au Bol d’Or, course atypique de 24h pour un seul pilote.
Jean en tête doit abandonner sur panne mécanique, rappelez vous c’est une Gordini, mais il fait forte impression.

Il entre ainsi officiellement en 1951 dans l’équipe Grand Prix de Gordini et ne tarde pas à remporter en 1952 le Grand Prix de France à Reims, hors championnat malheureusement mais devant tous les cadors, Ascari en tête, mais une autre performance passera inaperçue, sa 3e place à Berne après avoir amené la Gordini par la route, soit 600 Km sans autoroute pour... rôder le moteur. La nuit, sans phares, il a dépassé le camion Lancia et roulait devant lui dans ses phares, quelle époque ! (2) Imaginez la même chose aujourd’hui ! 

jean behra,avus
Jean sera une des vedettes de cette saison 52 mais la terminera sur un lit d’hôpital au Mexique. Gordini engage deux voitures de sport à la PANAMERICAINE, et Jean est en tête, il gère mais il sera victime d’un accident stupide, dans une épingle, un mexicain a accroché son pancho où il a pu mais surtout en masquant le panneau de signalisation du virage dangereux ! Panneau que Jean ne voit pas et voilà la Gordini dans le ravin avec Jean. 53 et 54 encore des victoires avec Gordini, peu mais surtout des pannes, le budget de l’équipe est... inexistant, les exploits de Jean le placent en 55 chez Maserati il gagne en sport avec Moss et terminera 4eme en 56 au championnat de F1. En 57 il opte pour BRM en F1 et pour Porsche en sport avec des hauts et des bas, panache à Monaco quand confortablement en tête il bat le record du tour à la volée, vanité...... car il abandonne peu après, sans freins.

jean behra,avus

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Mais quand Jean est dans une voiture de course, il va le plus vite qu’il peut ! Pour 59 Jean signe enfin chez Ferrari, Ferrari qui l’avait repéré depuis la période Gordini. Mariage bref et houleux, Jean ne s’entendant pas avec le directeur d’écurie, il claque la porte et poursuit avec Porsche en F2 tout en entreprenant de construire sa propre voiture monoplace à moteur Porsche qu’il ne conduira jamais. Jean est , le 1er août 59, sur le circuit de l’Avus, il participe le lendemain à une course de F1 avec sa Porsche F2... mais Jean sur un circuit, il veut courir, il cherche la vitesse, la passion, la fougue, alors quand un pilote privé, effrayé par le banking, lui propose sa Porsche sport RSK, Jean enfile ses gants, coiffe son casque blanc à damiers noir et blanc et saute au volant. Dans un nuage de pluie, Jean prend un départ extraordinaire, sur la portion interminable d’autoroute qui relie les deux virages, les deux seuls du circuit, les Porsche Usine, plus rapides, de BONNIER et de VON TRIPS le dépassent… mais Jean est un compétiteur pour qui participer ne suffit pas, et il s’accroche, reprenant dans les bankings aux briques luisantes, les secondes perdues en ligne droite. Jean s’accroche, mais, soudain, au 4eme tour l’arrière de la Porsche argentée se dérobe, elle glisse vers le haut sur le miroir de briques du virage relevé à 45 degrés, la Porsche heurte le mur de béton, Jean est propulsé en l’air, il ne se relèvera pas... Ainsi disparaît à 39 ans un homme qui souhaitait arrêter la course, devenir constructeur et créer une école de pilotage pour en sortir le 1er champion du monde français.

« Quand je doublais mes adversaires, Ascari et les autres, je ne m’inquiétais pas, j’étais sûr de ne pas les revoir, mais quand je doublais Jean, je n’étais jamais sûr qu’il ne s’accrocherait pas et me repasserait plus tard ! C’était un vrai coureur, le plus vite possible quels que soient la voiture, les circonstances, toujours le plus vite possible : tel était JEAN BEHRA »  dira Stirling Moss.

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(1) Lors des 9es Coupes du Salon

(2) Voir "les Princes du Tumulte" de Pierre Fisson.

- Photo 1 ©R.Larcher Vesoul

- Photo 2 ©TheCahierArchive

- Autres photos ©D.R.

jean behra,avus

Addendum :

Pour compléter la note d'Alain Hawotte sur Jean Behra, savourons cet extrait d’un article de l’écrivain Roger Vailland, extrait déjà publié en 2009 sur le site AutoDiva.

- Behra, qui essayait sa biplace des Mille Milles, avait doublé un camion à 180 à l'heure. C'est-à-dire que les paysans qui fanaient dans un pré voisin avaient vu la voiture de Behra qui doublait un camion.
Mais Behra perçut, sentit la chose autrement. Behra vit la route qui précipitait vers lui l'arrière d'un camion. Il visa entre le camion et le bord gauche de la route. Le camion passa sur sa droite, à grande vitesse, cul en arrière.
La route précipita aussitôt vers lui l'amorce d'un virage que le cul du camion avait caché. Behra essaya de faire ce qu'il fallait faire, mais le talus cogna la roue avant gauche. La route se déroba. Plus de tapis roulant. La voiture était dans le pré et tournait sur elle-même comme une bobine.
Au premier tour que la voiture fit sur elle-même, Behra se jeta sous le tableau de bord, pour ne pas être écrasé par la voiture, dans l'instant qu'elle avait les roues en l'air. Quand la voiture amorça son second tour sur elle-même, il se dressa au contraire, afin de profiter de la force centrifuge pour se faire éjecter. Dans un accident de ce genre, le risque le plus grand est d''être écrasé par la voiture ou de flamber avec elle. Donc, il faut sauter ou se faire éjecter. Il fut éjecté.
Les paysans qui fanaient virent le pilote jaillir de la voiture et décrire un arc dans le ciel. Il atterrit sur du foin, soixante mètres plus loin. La voiture continuait de rouler sur elle-même. Elle paraissait poursuivre le coureur. Elle s'arrêta à une dizaine de mètres de lui, à cinquante mètres du talus. Elle ne flamba pas.
Behra se releva; il tenait sur ses jambes. Il tâta son corps, ses membres. Avec cinq accidents graves, et quelques autres, c'est un corps reconstruit par les chirurgiens, avec ça et là des jointures de métal, des tendons en matière plastique. Tout semblait avoir tenu.
Il passa la main sur son visage, il la retira pleine de sang. Il tâta. L'oreille gauche manquait. Il partit à la recherche de son oreille et la retrouva dans l'herbe. Il la ramassa. Il y tenait beaucoup.
C'est une admirable oreille, en matière plastique, qu'il a fait faire à Londres, après son accident au Tourist Trophy. Une oreille si bien faite que, depuis un mois que nous étions à l'Hôtel Royal, et bien que sachant qu'il avait une oreille de matière plastique, nous n'étions jamais parvenus à savoir laquelle. Nous n'osons pas le lui demander.
Behra retrouva un peu plus loin son casque, qu'il ramassa. Il mit son oreille dans le casque et alla se placer sur le bord de la route, pour héler une voiture qui passait et se faire conduire à l'hôpital. Le lendemain, quand nous lui fîmes visite: "Vous vous rappelez, dit-il à Cordélia, je vous avais dit que mon vrai nom c'est Trompe-la-Mort."

"Avant les vingt-quatre heures du Mans" de Roger Vailland, Cahiers Roger Vailland, Ed. Le Temps des Cerises.

15:07 Publié dans j.behra, Pilotes | Tags : jean behra, gordini, avus | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |