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06 octobre 2017

La fureur de vivre (*)

françois cevert,alpine

Parcourant la toile, nous avons retrouvé ce texte de Jean-Jacques Ardouin, le meilleur ami de François Cevert, un texte publié jadis sur Mémoire des Stands.

A lire à 160 (ou bien 170) km/h, c'était ça les années soixante !

(*) réedition


 

Parly II, banlieue Ouest de Paris, 31 décembre 1967. 19 heures, à 5 heures de l'an neuf.

Chez Hervé Boussac, un copain de François. Ce dernier partage un appartement avec lui depuis qu'il nous a « délaissés » Françoise et moi. C'est vrai que nous étions jeunes mariés… Il y a Hervé, François, son amie du moment, Françoise et moi (Nanou n'est pas là, elle doit être au ski avec son fils Frankie).

François, à Françoise et moi :

  - Que faites-vous pour le réveillon ?

Nous :

  - Rien de spécial.

François et Hervé :

  - Si on faisait ça ensemble ?

  - Avec plaisir !

François :

  - Si tu veux Jean-Jacques, on va faire les courses ensemble au centre commercial Parly II avec mon auto, je vais te faire « essayer » une 1300 S d'usine… Une vraie bombe !

  - Oh oui... Tu parles que je veux y aller, faire les courses du réveillon en berlinette d'usine. C'est le must d'Alpine.

Nous sortons de l'immeuble, il pleut, une espèce de bruine verglaçante. Je manque de me casser la gueule à pied, alors en Alpine pilotée par le fou furieux que je connais, vous imaginez mon mouvement de recul ! Enfin on a sa fierté, je biaise, des fois qu'il prendrait conscience de la réalité, pour une fois.

  - T'as vu le temps ? T'as des pneus clous, neige ?

  - Pourquoi faire ?  

Il est sincèrement surpris de ma question, le bougre. Bon... mais je ne suis pas rassuré du tout. Il y a une espèce de glace instable, mi-flotte, mi-glace. Dès que la bruine touche le sol, elle gèle. Je ne vais quand même pas le larguer. Faut voir, je n'en suis pas loin.

On se love dans la berlinette (spartiate la berlinette, une auto façon boîte à cirage, pédalier percé, etc.), juste deux places, le cul au ras du sol, le moteur central arrière, juste derrière les baquets, histoire de vous chauffer les reins et les oreilles. Elle est bleue... Alpine. Normal.
François fait monter la mécanique en température par quelques coups secs d'accélérateur. Il avait tendance à être respectueux du matériel. Le bruit caractéristique du moteur de la berlinette, genre abeille énervée, avec un échappement sympa qui démarre onctueusement pour vous vriller les tympans à l’approche de la zone rouge du compte-tours mécanique.

Il démarre plan plan, rien d'extravagant, ça me rassure, il semble devenu raisonnable. On sort de la résidence façon chauffeur de grande livrée, arrivons au carrefour (sans doute un rond-point aujourd'hui) juste à la sortie de l'autoroute de l'Ouest. Là, il y a une trois voies assez large qui descend vers le centre commercial de Parly II, à l'époque tout neuf. Il s'infiltre gentiment dans la circulation. Une voie descendante avec du monde, la voie montante itou, voie centrale déserte à cause du temps. Il y a quand même du trafic, on est à cinq heures de la nouvelle année.

D'autorité, il prend possession de la voie centrale et là, il fait donner la cavalerie : 1ère, 2e, 3e, le tout à la limite du surrégime, les vitesses passent à la volée, les voitures montantes arrivent de plus en plus vite. Les balais d'essuie-glaces font ce qu'ils peuvent et ils peuvent pas assez à mon goût. Au ras du sol, aveuglés par la lumière des phares montants à hauteur de mes yeux, lumière qui de plus se reflète sur la route mouillée, que j'imagine verglacée, nous déboulons en pleine circulation entre deux murs d'autos à 160 ou 170 km/h. En fait, je ne sais pas à combien, mais fort, trop fort. Je n'y vois rien, je ressens, j’entends, je subis (comme tout motard, j'ai toujours eu une sainte horreur de me faire conduire), le bruit est assourdissant. Il aurait dû nous mettre la Chevauchée des Walkyries pour faire bonne mesure. François était un inconditionnel de la trilogie.

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Je commence sérieusement à pétocher. C’est dantesque. Il veut visiblement m'impressionner et parvient à ses fins. J'ai la sensation qu'il est en transe. En fait non, il est juste bien. 4e, à mi-régime, ce qui devait arriver arrive, la berlinette qui a encore du couple perd un peu d'adhérence, décroche, survire à mort et durant des dizaines de mètres, plutôt des centaines de mètres, interminables, on va glisser en travers, à pratiquement 90°, en doublant les autos de la voie descendante sur la voie centrale ! C'est simple, la tête dans l'axe de l'auto, je voyais défiler les conducteurs des voitures doublées qui me regardaient avec un air complètement effaré.

   - François arrête de faire le con, tu vas nous tuer !

Ce sont mes mots, des mots qui résonnent encore aujourd'hui dans ma tête. J'ai vraiment la sensation qu'on ne va pas finir l'année.

  - Mais non...  me répond-il, en plus sur un ton réprobateur, comme vexé de mon manque de confiance. Imperturbable, hyper-concentré, comme s'il sentait chaque millimètre de gomme tenter de s'accrocher à l'asphalte, il contrebraque... Trois, quatre coups de volant, violents, parfaitement dosés et il remet l'auto en ligne. Mais ce n'est pas terminé. Il y a une suite... A peine en ligne, il remet le pied dedans, mais dedans dedans, sans l'ombre d'une hésitation, 2e, 3e, 4e, le moteur hurle, ça vibre, ça rage et rebelote, la glissade. Au final, par chance on ne touche rien, sauf que l'auto s'échoue sur le gazon d'un terre-plein, les quatre jantes explosées par le trottoir.

La suite... j'ai rien bouffé de la soirée et lui il rigolait de ma trouille, le salaud... S'il avait un défaut, c'était celui-là. Il riait volontiers des réactions de l'autre, surtout s'il avait provoqué une situation que lui dominait et l'autre moins, mieux encore, pas du tout. Ce devait être sa façon de montrer sa supériorité.

un texte de Jean-Jacques Ardouin

- Illustrations ©DR

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Voir également :

- Ma saison à émotion

- C'était il y a 39 ans, c'était hier.

Commentaires

Bel hommage en ce funeste jour anniversaire. Et sympathique nostalgie de MdS...

Écrit par : J.P. Squadra | 06 octobre 2017

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